La guerre du gras est-elle finie?

13 juillet 2014 3 496 commentaires Par Ghislaine

Depuis plusieurs dizaines d’années, il a été le nutriment le plus décrié de l’alimentation américaine… A tort, car les études montrent que le gras n’est pas l’ennemi public n°1 de notre santé.

C’est ainsi que commence un article du Times¹ qui résonne comme un coup de tonnerre dans notre petit monde de la nutrition. Depuis plusieurs années, le dogme anti-gras était mis à mal par des résultats sur des populations de plus en plus grandes, des méta-analyses qui rassemblent plusieurs centaines de milliers de personnes. Aujourd’hui, le tabou sur ces études est entrain de tomber : retour sur une idée reçue qui a façonné notre perception de l’équilibre alimentaire depuis plus de 50 ans.

Une question de mathématiques

Les matières grasses sont des nutriments très énergétique : 1 gramme de lipides apporte 9 kcal, contre 4 kcal pour les glucides et les protéines. Si on part du principe que l’apport calorique détermine la prise de poids, alors la solution contre l’obésité est simple : il suffit de manger moins gras.

L’homme qui incarne cette théorie est le Dr Ancel Keys, qui le premier a réalisé des études épidémiologiques sur le lien entre apport en matières grasses de l’alimentation et la survenue des maladies cardiovasculaires. Son hypothèse : le cholestérol est responsable de l’athérosclérose, qui entraine les maladies cardiovasculaires. Une alimentation riche en matières grasses augmente le cholestérol : la solution contre les maladies cardiovasculaire est donc un régime pauvre en graisses.

Dans les années 50 et 60, le Dr Keys réalise un énorme travail de collectes de données, sur l’alimentation et le taux de décès par maladie cardiovasculaire à travers le monde. « L’étude des 7 pays » fait les gros titres des journaux de l’époque : l’Association Américaine de Cardiologie, l’AHA, émet pour la première fois des recommandations de réduction des matières grasses auprès de la population générale. Keys déclare alors au Times « les gens doivent savoir. S’ils veulent ensuite manger jusqu’à la mort, c’est leur problème » (traduction libre).

L’étude des 7 pays est devenue le fondement des politiques de santé publique que nous connaissons actuellement dans tous les pays occidentaux  : le gras, et notamment le gras saturé, est devenu l’ennemi nutritionnel n°1. Pour preuve, le site de l’EFSA indique clairement “les apports en acides gras saturés doivent être les plus bas possible dans le contexte d’une alimentation nutritionnellement adéquate” . Mais aujourd’hui, il est en passe d’être réhabilité.

Un protocole remis en question… 50 ans après ?

La désignation d’un bouc émissaire arrange souvent la majorité : il permet d’agir vite, de faire des effets d’annonce, de montrer qu’on “prend les mesures nécessaires”… 50 ans après, toutes les mesures ont été prises. Et pourtant, les politiques de santé publique sont un échec à travers le monde. Aux Etats-Unis, la prévalence du diabète a augmenté de 166% entre 1980 et 2012. En France également, les chiffres du surpoids et de l’obésité ne sont pas bon, malgré les efforts du PNNS depuis près de 15 ans.

Si les décès par maladies cardiovasculaires ont diminuées, c’est peut-être davantage dû à l’amélioration des premiers secours, à la diminution du tabagisme et aux statines qu’à la diminution de la part des matières grasses de l’alimentation selon un nombre de plus en plus élevé d’experts. L’analyse a posteriori de l’étude de Keys est sévère :

Il sélectionna les données, laissant de coté des pays comme la France ou l’Allemagne de l’Ouest où l’alimentation riche en graisse coexistait avec un faible taux de maladies cardiovasculaires. Il mis en avant l’île de Crète, avec une faible consommation de fromage et de viande, et où la population vivait longtemps avec de belles artères… Mais Keys visita la Crète juste après la Seconde Guerre Mondiale, juste après l’occupation allemande, à une époque où l’alimentation était artificiellement maigre. Les habitants de l’île de Corfu, juste à côté, avaient un régime moins saturé que les Crétois mais néanmoins des taux de maladie cardiovasculaire plus élevés. « Il y avait beaucoup de défauts », souligne le Dr Peter Attia, président et directeur du Nutrition Science Initiative, un centre de recherche sur l’obésité indépendant. « Ce n’est pas du niveau de notre recherche épidémiologique actuelle ».

Le succès de l’étude de Keys tient également au fait que l’idée sous-jacente est simple et crédible : on devient gras car on mange gras. Mangeons moins gras, tout ira mieux ! Pourtant, les études récentes, qui reprennent des données collectées sur des millions de personnes, montrent que le lien entre alimentation et obésité est bien plus complexe que cela. Pour commencer, notre flore intestinale joue manifestement un très grand rôle dans notre statut pondéral et plus globalement, dans notre santé.

Microbiote et obésité : les preuves s’accumulent

Ainsi, récemment, le Pr. Clément et son équipe ont contribué à montrer que les personnes obèses qui avaient une diversité bactérienne réduite présentaient plus de facteurs de risque (dyslipidémie, inflammation de bas grade) et les réduisaient moins avec un régime restrictif riche en fibres que des personnes obèses dont la diversité bactérienne était préservée². Cause ou conséquence, on ne sait pas encore, mais en tout cas l’alimentation n’est pas la seule en cause…

L’article du Time souligne également l’évolution de l’alimentation des américains vers un régime plus riche en glucides, lents ou rapides, et tend à faire des glucides le nouvel ennemi public n°1… Mais ne nous trompons pas de combat, car je pense sincèrement que la vérité est ailleurs !

Et l’activité physique dans tout ça ?

Les recherches en nutrition, aujourd’hui, incluent de plus en plus des indicateurs de mode de vie, dont notamment l’activité physique. Et à y regarder de plus près, c’est peut-être le seul indicateur qui montre toujours un impact positif sur les maladies chroniques. On ne parle pas de sport, ici… Même si c’est une des composantes de l’activité physique.

L’activité physique regroupe les mouvements les plus simples comme la marche, monter les escaliers, faire du vélo, faire le ménage… Bref, ce qu’on fait quand on n’est pas assis ou allongé. Le questionnaire de Ricci et Gagnon donne en 8 questions une bonne évaluation du niveau d’activité physique (vous pouvez le faire ici). Personnellement, j’ai un niveau “assez actif”… Mais ce questionnaire ne prend pas en compte mon temps « non actif », qui est de plus en plus remis en cause aussi… Car comme beaucoup de personnes qui travaillent derrière un bureau, je reste assiste plus de 8 heures par jour, tous les jours ! Et ça, peu d’études le prennent en compte aujourd’hui.

Une étude récente issue de la cohorte SUN³ Montre que le temps passé devant la télévision était correlée avec la mortalité, quelle qu’en soit la cause… Alors avant de supprimer le gras, pensez à éteindre votre télé 🙂

Sources

¹Ending the war on fat; Time, 12 juin 2014

²Conférence du Fond Français pour l’Alimentation et la santé : Le microbiote et la santé humaine : focus sur les maladies métaboliques

³Television Viewing, Computer Use, Time Driving and All-Cause Mortality: The SUN Cohort, Francisco Javier Basterra-Gortari et al., J Am Heart Assoc. 2014

 

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